L’écrivain et l’exil
par : Fatiha IDMHAND

Lorsque José Mora Guarnido (Grenade, 1894- 1967, Montevideo) arrive à Montevideo en 1923, il est loin d’imaginer que ce voyage sera définitif. Né en 1894 dans la province de Grenade, diplômé en Lettres et Droit, il fut ami de Federico García Lorca qu’il rencontre en 1916 et présente à ses compagnons membres du Rinconcillo, le célèbre cercle d’intellectuels militants dont Manuel de Falla, Melchor Fernández Almagro ou Constantino Ruiz Carnero firent également partie. Passionnés, à l’instar de l’un de leurs maîtres à penser Angel Ganivet, par le destin mythique de cette ville profondément marquée par la présence des Maures, ils y animaient des discussions vives sur le passé mythique et légendaire de Grenade, sur la musique, la poésie, la littérature mais également la politique publique et nationale. Ces débats étaient parfois prolongés dans la presse car José Mora Guarnido gagne sa vie en tant que pigiste en publiant dès 1915, des articles très critiques et très engagés au sein du Noticiero Granadino que Constantino Ruiz Carnero dirigeait alors.

En 1918, José Mora Guarnido quitte son Andalousie natale pour continuer ses études à Madrid. Là-bas, il poursuit ses activités de rédacteur au sein de La Voz de Madrid, il intègre l’Ateneo, équivalent madrilène du Rinconcillo et retrouve son ami Federico García Lorca lorsque ce dernier le rejoint deux ans plus tard, vers 1920. Les retrouvailles seront de courte durée. La Dictature de Primo de Rivera (septembre 1923) et les menaces politiques portées à son encontre le conduisent sur le chemin de l’exil dès l’automne 1923. Son anarchisme assumé et ses articles de presse acerbes favorables à l’établissement d’une République en Espagne, l’amènent à accepter une proposition de bourse pour une mission officielle de trois mois à Montevideo ; un départ supposé temporaire, qui se transforme en émigration définitive. Depuis Montevideo, il poursuit ses activités au sein de ses deux journaux de prédilection, le Noticiero Granadino et La Voz de Madrid, la presse devient l’exutoire qui lui permet de s’insurger avec virulence contre la dictature et les oppressions dont sont victimes ses compatriotes. Par ailleurs, elle lui permet d’attirer l’attention du président du pays, José Batlle y Ordoñéz alors directeur du journal El Día qui, en 1925, lui propose un poste de collaborateur et lui permet de s’établir définitivement à Montevideo.

Son activité journalistique est alors très intense et variée et il aborde des sujets variés, politiques, artistiques, littéraires à la fois espagnols et latino-américains. Mais chez lui, à l’ombre des regards, dans le plus grand secret, il écrit des textes de fiction, des récits et des pièces de théâtre qu’il ne publie pas. Marié à l’une des nièces du président, Esther Morales, il garde le regard tourné vers son pays natal, l’Espagne, et ne cesse de revendiquer le retour de la démocratie. Son vœu devient réalité en 1931 avec l’avènement de la II° République en Espagne et sa nomination au poste de Consul de la République Espagnole à Montevideo. Mais cette expérience est brève ; son pays sombre peu après dans la Guerre Civile (1936-1939) et connaît une nouvelle fois la dictature avec Franco. Dès lors, il se mobilise dans l’accueil de ses compatriotes en exil dont Manuel de Falla, celui qui apprendra les circonstances de la mort de Federico García Lorca.

José Mora Guarnido n’est donc jamais retourné en Espagne et, avec le déclin du régime batlliste, vers la fin des années 1950, il se retire peu à peu de la vie publique et politique pour se réfugier dans l’écriture.

Il écrit beaucoup, corrige indéfiniment, plus encore après la mort de sa femme, mais il ne publie toujours rien en dehors de ses articles de presse. Ses manuscrits restent toujours aussi secrets : Timidité ? Complexe ? Perfectionnisme ?

En 1931, il édite une biographie du président José Batlle y Ordoñéz, en 1958, il en écrit une autre, celle de Federico García Lorca, deux œuvres consacrées par la critique et qui seront ses uniques publications, le reste de son travail restera inédit.

Dans les dernières années de sa vie, il commence pourtant à classer ces immenses liasses de feuilles, à les relier et à les trier, un travail qu’il ordonne non pas en fonction du genre ou des motifs littéraires, mais en fonction de leur référent spatial, fractionnant ainsi son œuvre en deux mondes l’un « espagnol et grenadin » d’une part, l’autre « américain et uruguayen ». Cette bivalence est une grille de lecture possible d’une œuvre ancrée dans l’entre-deux.

Voir en ligne : Université Lille 3