Parcours littéraire de Carlos Denis Molina
par : Cécile BRAILLON-CHANTRAINE

Le dramaturge, poète et auteur de récits Carlos Denis Molina (avril 1916 San José de Mayo – août 1983 Montevideo), fait partie de la génération d’écrivains uruguayens, connue sous le nom de "generación crítica" [1], qui à partir des années quarante, renouvellent la littérature de leur pays et la donnent à connaître au monde entier.

Contemporain de Juan Carlos Onetti, Felisberto Hernández et Armonia Somers, il est l’une des figures incontournables de la Montevideo de l’époque : celle des cafés (Tupinamba, Café Metro..) où venaient se retrouver les artistes de toutes sortes, poètes, romanciers ou encore musiciens, pour échanger sur leurs dernières créations ou sur des sujets aussi divers que l’actualité, les préoccupations esthétiques, philosophiques et poétiques du moment.

1. L’effervescence créatrice des premières années

Inspirée par les avant-gardes européennes et principalement par le surréalisme à la Jean Cocteau, l’œuvre de Carlos Denis Molina se caractérise, dans les premiers temps de sa production, par sa diversité générique (poésie, récit, théâtre) et sa dimension poétique.

Tout en diffusant de nombreux poèmes dans les journaux et les revues de la capitale uruguayenne, il publie alors deux recueils de poésie, Liga de las escobas (1937) et Tiempo al sueño (1947).

Il rédige également à la même période une autofiction [2] aux accents lyriques où il revient sur les épisodes marquants de son enfance mélancolique passée dans la petite ville de province, San José de Mayo, située à l’ouest de Montevideo. Ce récit bref intitulé Lloverá siempre publié en 1953 demeure à ce jour l’une de ses œuvres les plus connues.

Enfin, les pièces de théâtre de ses débuts se caractérisent par l’influence évidente de poètes et dramaturges européens tels que Federico Garcia Lorca dans sa pièce La niña y el espantapájaros (1942), Jean Giraudoux dans El regreso de Ulises (1948) et Jean Cocteau dans Orfeo (1951).

2. L’irrésistible attrait pour le théâtre

Carlos Denis Molina s’investit très tôt dans le monde du théâtre en tant que metteur en scène et acteur. Il fonde ainsi sa propre troupe, le "Teatro Popular Polémico" en 1938 avec Julio Verdié [3], grâce à laquelle il représente sa première pièce, Golpe de amanecer l’année suivante.

A partir des années cinquante, son penchant pour le théâtre, nourri par sa formation avec la metteur en scène catalane, Margarita Xirgu [4], alors exilée en Uruguay ainsi qu’un stage de mise en scène en France auprès de Jean-Louis Barrault, l’amène à délaisser la poésie et le récit pour se consacrer principalement au genre dramatique.

Le vif succès rencontré par ses drames mythologiques en Uruguay [5] auprès du public et de la critique, notamment El regreso de Ulises (1948) et Orfeo (1951), le conforte sans doute dans ce choix. Il se lance alors dans l’exploration de nouvelles formes théâtrales en vogue, telles que le réalisme anglo-saxon d’abord [6] (Morir, tal vez soñar, 1953 ; Un domingo extraordinario, 1958, mise en scène par Antonio Larreta [7]) et l’antithéâtre enfin (La Boa, 1973).

3. La reconnaissance de l’homme de théâtre

Homme de théâtre reconnu, à la fois pour ses qualités de dramaturge et de metteur en scène, Carlos Denis Molina est nommé directeur artistique de la compagnie officielle de Montevideo, la Comedia Nacional, en 1971 et le reste jusqu’en 1981, année où il prend sa retraite.

Sa dernière pièce, Soñar con Ceci trae cola, dénonçant le régime dictatorial au pouvoir sous couvert de drame absurde, est représentée un mois avant sa mort par la troupe officielle en juillet 1983. [8] .

Notes

[1] Expression proposée par le critique uruguayen Ángel Rama (1926-1983) dans son ouvrage du même nom : La generación crítica, 1939-1969, Montevideo, ed. Arca, 1972.

[2] Cf. Cécile Chantraine-Braillon, « El autor y sus figuras en la obra del escritor uruguayo Carlos Denis Molina » in La obsesión del yo, La auto(r)ficción en la literatura española y latinoamericana, Madrid, ed. Vervuert Iberoamericana, 2010, 284pp, pp. 155-172.

[3] Julio Verdié (1900-1992) est surtout connu en tant que peintre, mais a également écrit de la poésie et pratiqué la critique d’art pour des revues comme La cruz del sur, Teseo, El camino. Il a notamment fondé la revue Oral et la revue Mural , toutes deux d’inspiration avant-gardiste.

[4] Actrice et metteur en scène catalane (1888-1969) : elle a notamment travaillé avec Federico Garcia Lorca avant de quitter l’Espagne suite à la victoire franquiste. Installée en Uruguay, elle a collaboré avec les artistes du pays en apportant son savoir-faire en matière de mise en scène entre autres.

[5] Le succès du drame mythologique en Uruguay s’explique notamment par la tournée américaine de l’Athénée dirigée par Louis Jouvet au début des années quarante. Au cours de celle-ci, la compagnie française a représenté plusieurs drames mythologiques de Jean Giraudoux dont La guerre de Troie n’aura pas lieu (Cf. Denis Rolland, Louis Jouvet et le théâtre de l’Athénée, Promeneurs de rêves en guerre de la France au Brésil, Paris, ed. L’Harmattan, 2000). D’autres jeunes écrivains uruguayens vont également se lancer dans l’écriture de drames mythologiques tels que Jacobo Langsner avec El juego de Ifigenia (1953) ou Alejandro Peñasco avec Calipso (1953).

[6] On peut notamment penser à l’influence des dramaturges de langue anglaise tels que l’anglais John Boynton Priestley (1894-1984) ou l’américain Tennessee Williams (1911-1983).

[7] Scénariste, acteur et auteur de récits uruguayen né en 1922. Il est notamment l’auteur du récit sur la vie de Francisco de Goya, Volaverunt, qui a reçu le prix Planeta en 1980.

[8] Cf. Cécile Chantraine-Braillon, « Polynice ou la disparition du corps dans Soñar con Ceci trae cola de Carlos Denis Molina » in Les Antigones contemporaines (de 1945 à nos jours), Clermont-Ferrand, ed. Presses Universitaires Blaise Pascal, 2010, pp. 243-256.